Il était une fois…
Rectangle Triangle a ouvert à la fin de 2024, au 1288–1290 Atateken, dans le Village à Montréal : des disques, des tables tournantes, des consoles, un peu de merch et un coin café. On est une petite boutique bâtie sur l'idée qu'un disquaire devrait être un endroit où l'on reste un moment — le poste d'écoute est là pour servir, et à peu près tout ce qu'on tient est ici parce que quelqu'un dans l'équipe a plaidé pour.
Cela dit, ce qui suit ne parle pas vraiment de nous. Ça parle de ce qu'il y avait avant — parce que notre adresse a un passé nettement plus bruyant que le nôtre.

Trois clubs, un bâtiment
Rectangle Triangle a deux portes — le 1288 et le 1290 Atateken — dans un bâtiment qui a passé une vingtaine d'années parmi les endroits les plus fiables à Montréal pour perdre la notion du temps. Trois clubs ont fait le gros du travail — le Playground, le Groove Society et le Parking — et à eux trois, ils ont couvert à peu près tout ce que la nuit montréalaise a vécu entre les premiers raves d'entrepôt et la fin de l'ère des mégaclubs. Si vous êtes dans la boutique en train de fouiller les 12 pouces house, vous êtes debout sur cette histoire. Parfois littéralement : une bonne partie s'est passée au sous-sol, et l'after-hours d'en bas répondait au même numéro que celui qui est à côté de notre porte aujourd'hui.
Un bâtiment, trois époques. Vous avez dansé ici? On collectionne photos et flyers — détails à la fin.
Le Playground : l'after-hours, mi-années 90
Quand la scène rave montréalaise du début des années 90 est rentrée des entrepôts, c'est ici, entre autres, qu'elle a atterri. Le Playground faisait partie de la première vague d'after-hours de la ville — Fugues, en revisitant trois décennies de nuit dans le Village, le qualifie carrément de premier afterhour de Montréal — le début de cette série de salles qui compterait plus tard le Sona, le Stereo et l'Aria. Et dans l'esprit, c'était à peine un club.
Les bars fermaient à 3 h; le sous-sol commençait à peine à chauffer — pas d'alcool, pas de décor, pas besoin. Mark Anthony — pilier de l'époque des entrepôts et l'un des DJ qui ont bâti la culture after-hours d'ici — y jouait régulièrement, et des décennies plus tard, il classe encore le Playground parmi ses plus beaux souvenirs montréalais, avec les warehouses et le Black & Blue. Angel Moraes y a joué aussi, avec Mark Anthony comme contact montréalais — la connexion qui allait finir par donner le Stereo. Les images de caméscope ci-dessus montrent de quoi notre adresse avait l'air au lever du soleil en 1995.
Le nom a changé — la salle a répondu un temps au nom de Storm. Fred Everything, qui était aux platines pendant la transition, le résume en une ligne : « I played at Playground when it became Storm. » Ensuite, la piste se refroidit quelques années : Fugues évoque un Résurrection et un Tunnel passés par l'adresse sans y durer. Puis le bâtiment a remonté le volume.
Le Groove Society : les années feutrées, 1996–2003
En 1996, un sous-sol du 1288 ouvre sous le nom de Groove Society, et c'est volontairement tout le contraire du Playground. Là où le Playground était brut, le Groove Society était feutré : murs capitonnés bleu profond, couloirs sinueux comme un labyrinthe de dessin animé, petits salons cachés dans les détours, et — le détail dont tout le monde parle encore — un rideau d'eau derrière le plancher de danse.
La musique était à l'image du décor : une house chaleureuse, groovy, orientée découverte, tenue par une équipe de résidents montréalais redoutable — Alain Vinet, Bruno Brown, Eddie Jasmin et Pat Boogie. Les invités n'étaient pas mal non plus. Kid Koala y a joué deux fois pendant l'hiver 1997, aux côtés de DJ Food et DJ Vadim en février, puis de nouveau en mars. DJ Shadow y est passé en avril de la même année, avec Jeru the Damaja. Paul Oakenfold y a joué avec Dave Ralph en septembre 1998 — annoncé sur l'affiche comme sa première présence à Montréal, quinze dollars à la porte — à l'époque où il était sans doute le plus gros DJ de la planète. Et le club gardait des heures célèbrement étranges : une annonce de 2003 qui a survécu affiche un samedi de 10 h jusqu'à la fermeture, ce qui dit à peu près tout. Il a tenu jusqu'en 2003, refermant avec, de tous les artistes possibles, les Village People en octobre — sept ans, avec un sommet autour du tournant du millénaire, quand un sous-sol de cette rue comptait parmi les meilleurs endroits en Amérique du Nord pour entendre de la house.
Et ça n'est pas tout à fait resté fermé. Six ans après la dernière soirée, la gang s'est reformée le temps d'une réunion Groove Society, en juin 2009 — autre salle, mêmes gens, mêmes disques.
Le Parking : la grande salle du Village, 2000–2011
En octobre 2000, à l'entrée du 1296 du même bâtiment, un ancien garage de mécanique ouvre sous le nom de Parking — un nom qui faisait un clin d'œil au passé des lieux. Ça n'a pas commencé comme un temple de quoi que ce soit. Son propre site, en 2001, décrit un bar gay Dance/Cruising/Cuir avec quatre résidents — Claude Laviolette, Ron, Wheels et Lou K — et une programmation musicale annoncée, noir sur blanc : Dance Top 40.
Puis il a grandi, et n'a jamais cessé de se réorganiser. En 2007, le club se décrit en deux sections; en 2011, en trois — le Nightclub, l'Urban Room et la terrasse — avec une salle appelée le Tunnel qui apparaît à leurs côtés sur le calendrier de 2010. Entre les deux, les visiteurs décrivent une salle plus dure au sous-sol appelée le Garage, des vendredis dans une arrière-salle appelée le Bunker, et une salle cuir au code vestimentaire strictement appliqué. Les mêmes opérateurs tenaient la Taverne Normandie en face, au 1295.
Le Parking comptait pour bien plus que sa taille. Les jeudis, avec DJ Mini aux platines, étaient l'une des rares soirées fiables en ville faites par et pour les femmes queers — une soirée où, comme l'a raconté une habituée au projet d'histoire orale des Archives gaies du Québec, « on savait qu'on allait rencontrer plus de lesbiennes, d'avoir des DJettes lesbiennes ». Mini a tenu cette résidence sept ans, et ses soirées Overdose ont fait de la salle quelque chose que le reste de la ville n'attendait pas tout à fait d'un club du Village.
Parce que voilà l'affaire, pour un club qui a ouvert en jouant du Top 40. En parcourant les archives d'événements qui ont survécu, la seule période 2004–2007 donne Laurent Garnier, Ellen Allien, Tiga, Marco Carola, Adam Beyer et Paco Osuna, Zombie Nation, Ladytron, David Morales, Misstress Barbara. En quatre ans, c'est devenu une salle du circuit techno international qui se trouvait dans le Village, plutôt qu'un club du Village qui bookait de la techno à l'occasion. Et bien à la montréalaise, la terrasse roulait tout l'hiver, chaufferettes allumées, couvertures distribuées à la porte.
Les flyers
Quelques soirées, telles que la rue les a vues :
La plupart ont été numérisés et préservés par les membres de l'archive communautaire Rave.ca, où survivent plus d'un millier de soirées au Parking; les deux derniers viennent du site du club lui-même, sauvegardé par l'Internet Archive. Cliquez sur un flyer pour voir sa source. Les visuels appartiennent aux promoteurs et graphistes qui les ont faits — si l'un d'eux est le vôtre et que vous souhaitez un autre crédit, ou son retrait, écrivez-nous et on règle ça le jour même.
La fin est venue avec le bâtiment : converti en condos, le club a été poussé dehors. Fugues situe la fermeture en 2010, mais le site du club publiait encore de nouveaux flyers en juin et juillet 2011, décrivait encore trois salles actives en août de la même année, et les archives d'événements portent des soirées au Parking jusqu'en octobre 2011. Peu importe le moment exact où les lumières se sont éteintes, l'ère des clubs du bâtiment s'est éteinte avec elles.
La rue aussi a changé de nom
Un dernier morceau d'histoire : à l'époque des trois clubs, on était sur la rue Amherst, nommée d'après un général britannique surtout resté dans les mémoires pour avoir cautionné la guerre bactériologique contre les nations autochtones. En 2019, Montréal a renommé la rue Atateken — un mot kanien'kéha qui signifie à peu près « frères et sœurs ».
Les clubs étaient déjà partis. Mais quiconque a déjà vu 6 h du matin sur un de ces planchers de danse — gais, hétéros, anglos, francos, et toutes les permutations que le Village accueillait — sait que le nouveau nom décrit ce que ce bâtiment faisait déjà.
Les mêmes salles, un autre tempo
Les salles sont plus tranquilles aujourd'hui. On vend les disques au lieu de les jouer à plein volume — house, techno, disco et tout ce qui gravite autour — avec les tables tournantes, les consoles et le matériel pour les faire jouer, et un café qui garde des heures plus raisonnables que le Playground. On expédie partout dans le monde, on parle les deux langues, et la boutique est ouverte six jours sur sept.
On n'a pas eu à chercher loin pour une relique : l'enseigne originale du Parking est ici, dans la boutique. Venez vous tenir sous le nom une dernière fois.
D'où vient le nom
Ou : tout ce qu'il faut savoir sur cette boutique, sous forme de définitions.
- RECTANGLE
- Polygone géométrique à quatre côtés dont les côtés opposés sont de même longueur et dont les quatre angles sont droits.
- TRIANGLE
- Polygone géométrique à trois côtés dont les trois angles totalisent toujours 180 degrés.
- Posé sur un rectangle, un triangle forme une maison — house. Tournez la maison de 60 degrés : vous obtenez un bouton play. Encore 60 degrés : un haut-parleur.
- HOUSE
- L'une des douze divisions de la sphère céleste, numérotées dans le sens antihoraire à partir de l'horizon est. La douzième maison régit les rêves, l'inconscient, les peurs et les désirs profonds, et les royaumes invisibles. C'est un lieu de secrets, de savoir intérieur et de psyché.
- PLAY
- Le jeu : la langue universelle de l'enfance. C'est par le jeu qu'on se comprend et qu'on donne du sens au monde — observer, tester, essayer, imiter, et prendre plaisir à l'endroit où l'on est et aux gens avec qui l'on est.
- LOUD
- Se dit d'un son dont le volume dépasse la normale. Un son fort et grave est parfois qualifié de booming.
- SPEAKER
- Une personne qui s'adresse à un public sur un sujet. Quand elle parle fort, on parle de loudspeaker — un haut-parleur.
- BEETS
- Betteraves : légume-racine dense en nutriments, faible en calories, en gras et en cholestérol — donc bon pour le cœur. Une demi-tasse de betteraves cuites contient 37 calories.
- GROOVE
- Une rainure, un sillon. Le mot vient d'un vieux terme néerlandais signifiant « sillon » ou « fossé » — une ligne creusée, comme l'ournière d'une roue dans un chemin boueux, ou la fente dans laquelle coulisse une porte.
- VIBRATION
- Mouvement de va-et-vient rapide autour d'un point d'équilibre. La vibration peut être périodique ou aléatoire. Si elle est régulière, elle peut produire une note de musique, parce qu'elle fait vibrer l'air.
- TURNTABLE
- La table tournante. To turn the tables : renverser la situation, passer d'une position de faiblesse à une position de force.
- MIXER
- Celui ou celle dont le travail consiste à mélanger les ingrédients d'un produit à l'aide d'un contenant, d'un appareil ou d'une machine. Un mixer, c'est aussi un jeu ou une danse lors d'un rassemblement, pour que les gens fassent connaissance dans une ambiance informelle. Et parfois, c'est simplement une boisson non alcoolisée — un ginger ale, par exemple — qu'on ajoute à un cocktail.
Un rectangle, un triangle, et une vingtaine d'années de gens qui perdaient la notion du temps à l'étage.
Si vous avez dansé ici — au Playground, au Storm, au Groove Society, au Parking, peu importe l'époque — venez nous le raconter. On collectionne les histoires, les flyers et les photos des années clubs du bâtiment : apportez vos originaux à la boutique et on les numérise sur place, ou envoyez-nous vos photos et on les ajoute aux archives avec crédit. Le poste d'écoute est à vous. Et si un disque que vous avez entendu pour la première fois dans ce sous-sol se retrouve dans vos mains à l'étage, c'est exactement le genre de boucle pour laquelle on a ouvert cette boutique.
Une note sur les adresses : les archives ne s'entendent pas tout à fait sur quelle porte appartenait à quel club. Le Montréal Concert Poster Archive situe le Groove Society dans un sous-sol du 1288 partagé avec le Playground; Fugues retrace plutôt la lignée Playground → Résurrection → Tunnel → Parking au 1296 — même si le calendrier du Parking a plus tard utilisé Tunnel comme nom d'une de ses salles, ce qui en fait peut-être une salle plutôt qu'un prédécesseur. Si vous connaissez la réponse — ou mieux, si vous avez le flyer qui le prouve — écrivez-nous.
Sources et lectures : Red Bull Music Academy, « Montréal Rave: An Oral History »; Montréal Concert Poster Archive sur le Groove Society; Steven Ross, « Survol nostalgique du nightlife dans le Village : 1984-2014 », Fugues, 2024; le site du Parking en 2001 et en 2011, via l'Internet Archive; Archives gaies du Québec, « Les murs ont des oreilles »; les listes d'événements et flyers préservés sur Rave.ca; Émilie Côté, « Vie de nuit, vie de DJ », La Presse, 2011; David Madden, « DJ Mini and Montreal's Vulgar Dance Music », Dancecult, 2016; Archives Radio-Canada, « Un rave en 1993 »; CBC News sur le changement de nom de la rue Amherst.