IL ÉTAIT UNE FOIS · 01
Le bâtiment d'où l'on vend des disques aujourd'hui a passé une vingtaine d'années parmi les endroits les plus fiables à Montréal pour perdre la notion du temps.
Rectangle Triangle a deux portes — le 1288 et le 1290 Atateken — dans un bâtiment qui a passé une vingtaine d'années parmi les endroits les plus fiables à Montréal pour perdre la notion du temps. Trois clubs ont fait le gros du travail — le Playground, le Groove Society et le Parking — et à eux trois, ils ont couvert à peu près tout ce que la nuit montréalaise a vécu entre les premiers raves d'entrepôt et la fin de l'ère des mégaclubs. Si vous êtes dans la boutique en train de fouiller les 12 pouces house, vous êtes debout sur cette histoire. Parfois littéralement : une bonne partie s'est passée au sous-sol, et l'after-hours d'en bas répondait au même numéro que celui qui est à côté de notre porte aujourd'hui.
Un bâtiment, trois époques.
Le Playground : l'after-hours, mi-années 90
Quand la scène rave montréalaise du début des années 90 est rentrée des entrepôts, c'est ici, entre autres, qu'elle a atterri. Le Playground faisait partie de la première vague d'after-hours de la ville — Fugues, en revisitant trois décennies de nuit dans le Village, le qualifie carrément de premier afterhour de Montréal — le début de cette série de salles qui compterait plus tard le Sona, le Stereo et l'Aria. Et dans l'esprit, c'était à peine un club.
Les bars fermaient à 3 h; le sous-sol commençait à peine à chauffer — pas d'alcool, pas de décor, pas besoin. Mark Anthony — pilier de l'époque des entrepôts et l'un des DJ qui ont bâti la culture after-hours d'ici — y jouait régulièrement, et des décennies plus tard, il classe encore le Playground parmi ses plus beaux souvenirs montréalais, avec les warehouses et le Black & Blue. Angel Moraes y a joué aussi, avec Mark Anthony comme contact montréalais — la connexion qui allait finir par donner le Stereo. Les images de caméscope ci-dessus montrent de quoi notre adresse avait l'air au lever du soleil en 1995.
Cette même année, le dimanche de Pâques 1995, ce sous-sol a accueilli la toute première édition du Bal en Blanc — une soirée-bénéfice pour Divers/Cité avec les DJ Nikola T et Robert Ouimet, le même Ouimet qui avait défini la cabine du Lime Light deux décennies plus tôt. Huit cents personnes s'étaient déplacées. C'est aujourd'hui l'une des plus grandes fêtes intérieures annuelles en Amérique du Nord, et ça a commencé dans ce sous-sol, pas ailleurs de plus glamour.
Le nom a changé — la salle a répondu un temps au nom de Storm. Fred Everything, qui était aux platines pendant la transition, le résume en une ligne : « I played at Playground when it became Storm. » Ensuite, la piste se refroidit quelques années : Fugues évoque un Résurrection et un Tunnel passés par l'adresse sans y durer. Puis le bâtiment a remonté le volume.
Le Groove Society : les années feutrées, 1996–2003
En 1996, un sous-sol du 1288 ouvre sous le nom de Groove Society, et c'est volontairement tout le contraire du Playground. Là où le Playground était brut, le Groove Society était feutré : murs capitonnés bleu profond, couloirs sinueux comme un labyrinthe de dessin animé, petits salons cachés dans les détours, et — le détail dont tout le monde parle encore — un rideau d'eau derrière le plancher de danse.
La musique était à l'image du décor : une house chaleureuse, groovy, orientée découverte, tenue par une équipe de résidents montréalais redoutable — Alain Vinet, Bruno Brown, Eddie Jasmin et Pat Boogie. Les invités n'étaient pas mal non plus. Kid Koala y a joué deux fois pendant l'hiver 1997, aux côtés de DJ Food et DJ Vadim en février, puis de nouveau en mars. DJ Shadow y est passé en avril de la même année, avec Jeru the Damaja. Paul Oakenfold y a joué avec Dave Ralph en septembre 1998 — annoncé sur l'affiche comme sa première présence à Montréal, quinze dollars à la porte — à l'époque où il était sans doute le plus gros DJ de la planète. Et le club gardait des heures célèbrement étranges : une annonce de 2003 qui a survécu affiche un samedi de 10 h jusqu'à la fermeture, ce qui dit à peu près tout. Il a tenu jusqu'en 2003, refermant avec, de tous les artistes possibles, les Village People en octobre — sept ans, avec un sommet autour du tournant du millénaire, quand un sous-sol de cette rue comptait parmi les meilleurs endroits en Amérique du Nord pour entendre de la house.
Et ça n'est pas tout à fait resté fermé. Six ans après la dernière soirée, la gang s'est reformée le temps d'une réunion Groove Society, en juin 2009 — autre salle, mêmes gens, mêmes disques.
Le Parking : la grande salle du Village, 2000–2011
En octobre 2000, à l'entrée du 1296 du même bâtiment, un ancien garage de mécanique ouvre sous le nom de Parking — un nom qui faisait un clin d'œil au passé des lieux. Ça n'a pas commencé comme un temple de quoi que ce soit. Son propre site, en 2001, décrit un bar gay Dance/Cruising/Cuir avec quatre résidents — Claude Laviolette, Ron, Wheels et Lou K — et une programmation musicale annoncée, noir sur blanc : Dance Top 40.
Puis il a grandi, et n'a jamais cessé de se réorganiser. En 2007, le club se décrit en deux sections; en 2011, en trois — le Nightclub, l'Urban Room et la terrasse — avec une salle appelée le Tunnel qui apparaît à leurs côtés sur le calendrier de 2010. Entre les deux, les visiteurs décrivent une salle plus dure au sous-sol appelée le Garage, des vendredis dans une arrière-salle appelée le Bunker, et une salle cuir au code vestimentaire strictement appliqué. Les mêmes opérateurs tenaient la Taverne Normandie en face, au 1295.
Le Parking comptait pour bien plus que sa taille. Les jeudis, avec DJ Mini aux platines, étaient l'une des rares soirées fiables en ville faites par et pour les femmes queers — une soirée où, comme l'a raconté une habituée au projet d'histoire orale des Archives gaies du Québec, « on savait qu'on allait rencontrer plus de lesbiennes, d'avoir des DJettes lesbiennes ». Mini a tenu cette résidence sept ans, et ses soirées Overdose ont fait de la salle quelque chose que le reste de la ville n'attendait pas tout à fait d'un club du Village.
Parce que voilà l'affaire, pour un club qui a ouvert en jouant du Top 40. En parcourant les archives d'événements qui ont survécu, la seule période 2004–2007 donne Laurent Garnier, Ellen Allien, Tiga, Marco Carola, Adam Beyer et Paco Osuna, Zombie Nation, Ladytron, David Morales, Misstress Barbara. En quatre ans, c'est devenu une salle du circuit techno international qui se trouvait dans le Village, plutôt qu'un club du Village qui bookait de la techno à l'occasion. Et bien à la montréalaise, la terrasse roulait tout l'hiver, chaufferettes allumées, couvertures distribuées à la porte.
Les flyers
Quelques soirées, telles que la rue les a vues :
La plupart ont été numérisés et préservés par les membres de l'archive communautaire Rave.ca, où survivent plus d'un millier de soirées au Parking; les deux derniers viennent du site du club lui-même, sauvegardé par l'Internet Archive. Cliquez sur un flyer pour voir sa source. Les visuels appartiennent aux promoteurs et graphistes qui les ont faits — si l'un d'eux est le vôtre et que vous souhaitez un autre crédit, ou son retrait, écrivez-nous et on règle ça le jour même.
La fin est venue avec le bâtiment : converti en condos, le club a été poussé dehors. Fugues situe la fermeture en 2010, mais le site du club publiait encore de nouveaux flyers en juin et juillet 2011, décrivait encore trois salles actives en août de la même année, et les archives d'événements portent des soirées au Parking jusqu'en octobre 2011. Peu importe le moment exact où les lumières se sont éteintes, l'ère des clubs du bâtiment s'est éteinte avec elles.
La rue aussi a changé de nom
À l'époque des trois clubs, on était sur la rue Amherst. En 2019, elle est devenue la rue Atateken, un mot kanien'kéha qui veut dire frères et sœurs — l'épisode 02 raconte toute l'histoire, général compris.
Les clubs étaient déjà partis. Mais quiconque a déjà vu 6 h du matin sur un de ces planchers de danse — gais, hétéros, anglos, francos, et toutes les permutations que le Village accueillait — sait que le nouveau nom décrit ce que ce bâtiment faisait déjà.
Les mêmes salles, un autre tempo
Les salles sont plus tranquilles aujourd'hui. On vend les disques au lieu de les jouer à plein volume — house, techno, disco et tout ce qui gravite autour — dans le même bâtiment.
La continuité n’est pas que sentimentale. Il y a environ douze mille disques sur le plancher à tout moment, en majorité des 12 pouces qui vont du début des années 1980 à aujourd’hui, et les sections les plus fournies sont la house, le disco, la garage house, la deep house et le boogie. C’est, à peu de chose près, la caisse de disques du Groove Society. La musique qui remplissait cette adresse à quatre heures du matin est celle qui est sur les tablettes à deux heures de l’après-midi.
Ce qui a changé, c’est le tempo. Le sous-sol tournait jusqu’au lever du soleil. On ferme à dix-sept heures le dimanche. Il y a une station d’écoute, et elle est là pour servir : apportez-y un disque et tranchez avant d’acheter — une version beaucoup plus petite du test que ce bâtiment faisait passer aux disques à 4 h du matin.
Les détails de la boutique sont ici — les heures, ce qu’on tient, et le fait qu’on achète des collections. Et l’enseigne originale du Parking est toujours sur le mur si vous voulez venir vous tenir sous le nom une dernière fois.
La série
Ce bâtiment n'est qu'une adresse parmi des centaines. Continuez la série — ensuite, la rue dehors, puis le système de son du Stereo et le permis de 6 h qui a tout lancé.
Vous avez dansé ici? Playground, Storm, Groove Society, Parking, peu importe l'époque — venez nous le raconter. On collectionne les histoires, les flyers et les photos des années clubs du bâtiment : apportez vos originaux à la boutique et on les numérise sur place, ou envoyez-nous vos photos et on les ajoute aux archives avec crédit.
Une note sur les adresses : les archives ne s'entendent pas tout à fait sur quelle porte appartenait à quel club. Le Montréal Concert Poster Archive situe le Groove Society dans un sous-sol du 1288 partagé avec le Playground; Fugues retrace plutôt la lignée Playground → Résurrection → Tunnel → Parking au 1296 — même si le calendrier du Parking a plus tard utilisé Tunnel comme nom d'une de ses salles, ce qui en fait peut-être une salle plutôt qu'un prédécesseur. Si vous connaissez la réponse — ou mieux, si vous avez le flyer qui le prouve — écrivez-nous.
Sources et lectures : Red Bull Music Academy, « Montréal Rave: An Oral History »; Montréal Concert Poster Archive sur le Groove Society; Steven Ross, « Survol nostalgique du nightlife dans le Village : 1984-2014 », Fugues, 2024; le site du Parking en 2001 et en 2011, via l'Internet Archive; Archives gaies du Québec, « Les murs ont des oreilles »; les listes d'événements et flyers préservés sur Rave.ca; Émilie Côté, « Vie de nuit, vie de DJ », La Presse, 2011; David Madden, « DJ Mini and Montreal's Vulgar Dance Music », Dancecult, 2016; Archives Radio-Canada, « Un rave en 1993 »; CBC News sur le changement de nom de la rue Amherst; Xtra Magazine, « Montreal's Bal en Blanc party turns 20 », 2014.
Un épisode de Il était une fois, notre série sur la nuit montréalaise. À suivre : la rue dehors, et comment la rue Amherst est devenue la rue Atateken.