IL ÉTAIT UNE FOIS · 04
Le sous-sol du Playground tournait jusqu'au lever du jour parce qu'un permis pour faire exactement ça existait déjà dans cette ville — inventé, en 1973, trois étages au-dessus d'un bar gai de la rue Stanley.
Remontez assez loin dans l'histoire de notre propre bâtiment et vous tombez sur un fait jamais expliqué : la culture after-hours à Montréal n'a pas évolué graduellement à partir des heures d'ouverture ordinaires. Elle a une date de début, un fondateur, et un document précis. Ce document était un permis d'alcool qui allait trois heures au-delà de la fermeture normale. Le club s'appelait le Lime Light, au 1254 rue Stanley. Tout ce que le Playground, le Groove Society et le Parking ont fait plus tard avec un sous-sol et un lever de soleil doit quelque chose à ce qu'un jeune homme de 30 ans, Yvon Lafrance, a bâti ici en premier.
La salle
Lafrance ouvre le Lime Light le 7 septembre 1973, nommé d'après le film de Chaplin (1952), après qu'un voyage à New York l'année précédente lui ait montré ce qu'une boîte de nuit pouvait être. Son partenaire technique était Claude Chalifoux. Trois étages, chacun son propre club : le rez-de-chaussée, Le Jardin, un bar gai d'environ 800 places (aujourd'hui Chez Parée); le deuxième étage, connu sous le nom de « Super Lime Light » ou simplement the Sky, environ 1 200 places; un troisième étage bâti autour de la salle d'Ouimet.
La porte était volontairement sélective. Les nouveaux venus étaient d'abord retenus au rez-de-chaussée, comme une sorte de test, avant d'être admis à l'étage. L'entrée coûtait 3 $ la fin de semaine, 1 $ en semaine — ou vous achetiez une « carte d'amitié » à 25 $ et entriez gratuitement, du lundi au mercredi, pendant un an.
Les DJ
Le premier DJ régulier était George Cucuzzella. Il n'est pas resté — il dit lui-même ne pas avoir « supporté la scène afterhours » — mais il a cofondé le Canadian Record Pool en 1976 et l'étiquette Unidisc. C'est un lien direct entre cette cabine et la distribution de disques au Canada, un fil qui nous tient particulièrement à cœur.
Son successeur, Robert Ouimet, est devenu le DJ emblématique du club, en poste durant tout son premier chapitre. Il travaillait depuis une cabine entièrement vitrée — si insonorisée qu'il n'entendait pas la salle et ne mixait jamais au casque, se calant sur un moniteur de gauche tout en lisant la foule sur celui de droite. Comme tous les DJ montréalais de l'époque, il n'utilisait pas une table de mixage à proprement parler : c'’était une console d'enregistrement Yamaha 16 pistes, les deux canaux menés à la main. Après Ouimet sont venus Michel Simard, Fernand Gagné et Gil Riberdy.
L'éclairage était à la hauteur de l'ambition. Ouimet et le technicien d'éclairage Richard Joly pilotaient chaque lumière de la salle depuis une matrice sur mesure de 16×16 boutons de flipper, jouée comme un instrument. Joly, sur son approche :
La piste de danse est un théâtre… je pouvais passer toute une soirée à n'utiliser que des lumières rouges, pendant six heures.
Le plancher de bois s'est un jour effondré sous le poids d'une danse en ligne et a forcé la fermeture du club pendant un mois. C'est le niveau d'engagement physique dont on parle.
Casser des disques
Le Lime Light ne faisait pas que jouer des disques importés — il payait pour aller les chercher. Le club couvrait les vols hebdomadaires d'Ouimet vers New York, plus un budget d'achat, spécifiquement pour qu'il ramène de la musique pas encore sortie au Canada. On lui attribue la première diffusion nord-américaine de « I Feel Love » de Donna Summer, avant que la majorité du continent ne l'ait entendue.
Un trio connu sous le nom de PAJ Disco Mix — Pierre Gagnon, Allen Vallieres, Jean Barbeau — coupait des montages sur bande pour le club sur un Akai 4000 à bobines, étirant et retravaillant les pistes pour la piste de danse avant que quiconque n'appelle ça du remix. Leur montage de « Music » par Montreal Sound s'est vendu à 500 000 exemplaires et a atteint la 7e place du palmarès disco de Billboard. Vue depuis un disquaire : la cabine de ce club faisait office de service A&R.
Le permis qui a tout lancé
Le Lime Light détenait un permis d'alcool valide jusqu'à 6 h du matin — trois heures au-delà de la fermeture standard. Le bar fermait physiquement trente minutes à 3 h, puis rouvrait à sec, sans alcool, pour le segment after-hours. Ce seul document est l'ancêtre direct de la culture after-hours dont le Playground, puis toute la lignée Stereo/Sona/Aria, sont issus — y compris le Bal en Blanc, toujours actif aujourd'hui, qui a tenu sa toute première édition en 1995 à quelques rues de là, dans le sous-sol du Playground, avec Robert Ouimet lui-même aux platines.
Le fondateur Yvon Lafrance, sur le sommet de la salle et son déclin à l'ère new wave : « On faisait 3 500 personnes par soir. Vendredi soir. Samedi soir. Puis on est descendus à 415. »
Qui était là
Gloria Gaynor, The Trammps, Donna Summer, The Ritchie Family, Vince Montana, Van McCoy, le Salsoul Orchestra et France Joli s'y sont tous produits. James Brown a joué cinq soirs de suite en mai 1977, deux spectacles par soir. Grace Jones y était une habituée avant la célébrité. Sur la piste plutôt que sur scène : Bowie, Iggy Pop, Rick James, Alice Cooper, Freddie Mercury, Elton John. Kraftwerk est passé après son spectacle de 1981 au Théâtre St-Denis.
Ouimet était, à son époque, largement considéré comme l'un des DJ les plus influents du pays — le titre exact et la publication qui l'aurait décerné varient selon les sources trouvées, alors nous ne publions pas une citation qu'on ne peut pas défendre. Ce qui n'est pas contesté : le club le faisait voler à New York chaque semaine pour garder la salle en avance sur le reste du continent.
Comment ça s'est terminé, et ce qui a suivi
Le Lime Light ferme définitivement le 17 juin 1990, en même temps que le Thunderdome voisin, au 1252 Stanley, suite à une enquête publique sur la mort de Presley Leslie, tué au Thunderdome le 9 avril 1990. Il rouvre le 24 avril 1997, tourne jusqu'en 2001, puis devient le Club La Boom, fermé en 2017.
Un écho actuel à connaître si vous préférez entendre ça plutôt que le lire : Disco Fever Experience — Hommage au Limelight se tient à l'Espace St-Denis, les 13-14 février et 13-14 mars 2026, avec des après-fêtes animées par DJ Fernand Gagné — un des anciens DJ résidents du club, toujours actif.
Pourquoi ça nous importe, depuis une boutique pleine de tourne-disques
Chaque club after-hours de cette série — y compris le sous-sol sous notre propre plancher — découle d'un permis d'alcool et d'un DJ prêt à dépenser l'argent du club pour voler à New York chaque semaine et garder une longueur d'avance. C'est le même réflexe qui fait tourner un bon disquaire : aller chercher la chose avant tout le monde, et laisser la piste de danse décider si on avait raison.
Une note sur ce qu'on n'a pas publié : plusieurs sources attribuent à Robert Ouimet un prix précis de « meilleur DJ », décerné selon les versions par Rolling Stone ou Billboard, avec l'année, la publication et même le pays du prix qui varient d'une source à l'autre. Nous n'avons trouvé la citation originale d'aucune version, alors nous décrivons sa réputation sans affirmer un titre précis. Si vous avez la source originale, on aimerait la voir.
Des photographies du club existent — les clichés de foule de Norman A. Craan et les photos d'Ouimet en cabine par Micka Silvestre, tous deux conservés dans les archives de Red Bull Music Academy — mais elles sont protégées et nous n'avons pas la permission de les reproduire ici; on renvoie donc vers l'entrevue vidéo plutôt que d'héberger les images nous-mêmes. Les archives de La Presse à BAnQ conservent aussi une photo datée d'Ouimet (fonds P833, 22 mars 1980) qu'on n'a pas encore demandée.
Sources : Red Bull Music Academy, « Montréal Rave: An Oral History », 2016, incluant son entrevue avec Robert Ouimet chez lui à Laval; le dossier Lime Light de RBMA Daily; la couverture nécrologique d'Exclaim! sur la carrière de DJ de Robert Ouimet; Xtra Magazine, « Montreal's Bal en Blanc party turns 20 », 2014; Wikipédia, Bal en Blanc.
Un épisode de Il était une fois, notre série sur la vie nocturne montréalaise. À suivre : le Business, le club du 3500 Saint-Laurent qui a importé la house de Chicago dans cette ville. Vous avez dansé au Lime Light, ou travaillé en cabine? Racontez-nous.