IL ÉTAIT UNE FOIS · 02
Notre adresse a changé en 2019 sans que personne ne déménage. Le numéro sur la porte est resté le même. Le nom qui vient après, non.
Le premier texte de cette série restait à l'intérieur d'un seul bâtiment : le Playground, le Groove Society et le Parking, trois clubs qui se sont succédé au 1288–1296 Atateken pendant une vingtaine d'années. Avant que la série ne remonte plus loin dans la rue, il y a quelque chose à régler au sujet de l'adresse elle-même.
Presque toutes les nuits que raconte cette série ne se sont pas passées sur Atateken. Elles se sont passées sur Amherst. Voici l'histoire de la rue où se déroule toute la série, et du mot qui a remplacé celui qu'elle portait.

Elle a d'abord porté un nom français
Avant d'être Amherst, c'était la rue Saint-Jean-Baptiste. La Commission de toponymie du Québec l'inscrit toujours comme ancien nom de la rue. À la fin du XIXe siècle, la rue avait été prolongée de Notre-Dame jusqu'à Rachel.
2019 n'était donc pas la première fois que cette rue changeait de nom. C'était la première fois qu'elle revenait vers celles et ceux qui étaient là avant les deux noms.
Le général
Jeffery Amherst naît le 29 janvier 1717 à Riverhead, près de Sevenoaks dans le Kent, et meurt le 3 août 1797 dans la même paroisse — dans une maison qu'il avait baptisée Montreal.
Il l'avait méritée. Commandant en chef des forces britanniques en Amérique du Nord, il referme l'étau sur la ville en 1760 par trois côtés à la fois : James Murray remontant le Saint-Laurent depuis Québec, William Haviland depuis Crown Point, et Amherst lui-même descendant le fleuve depuis le lac Ontario. Il débarque à Lachine le 6 septembre. Montréal capitule le 8 septembre 1760. Il refuse à la garnison française les honneurs de la guerre, invoquant les « atrocités commises par leurs alliés indiens ».
J’avais dit que je venais prendre le Canada et je n’avais pas l’intention de prendre moins que cela.
Il quitte l'Amérique en novembre 1763 et n'y reviendra jamais. Il meurt maréchal.

Les lettres
Quatre documents portent cette histoire, et l'ordre dans lequel ils ont été écrits compte davantage que n'importe quelle phrase prise isolément.
24 juin 1763, Fort Pitt. Deux émissaires delawares s'étaient présentés au fort la veille en demandant à parlementer. William Trent — marchand, spéculateur foncier, capitaine de milice — note dans son journal ce que la garnison leur a remis :
nous leur avons donné deux couvertures et un mouchoir provenant de l’hôpital de la variole. J’espère que cela produira l’effet désiré.
7 juillet 1763. Deux semaines plus tard, et pour autant qu'on puisse l'établir sans rien savoir de ce qui s'était déjà produit à Fort Pitt, Amherst écrit au colonel Henry Bouquet :
Ne pourrait-on pas s’arranger pour répandre la variole parmi ces tribus d’Indiens dissidentes ? Nous devons, en cette occasion, user de tous les stratagèmes en notre pouvoir pour les réduire.
13 juillet 1763. Bouquet répond, en post-scriptum, qu'il essaiera de les « inoculer » au moyen de couvertures.
16 juillet 1763. Amherst répond, en post-scriptum lui aussi, de la main qu'on voit ci-dessous.

Vous feriez bien d’essayer d’inoculer les Indiens au moyen de couvertures, ainsi que d’essayer toute autre méthode susceptible d’extirper cette race exécrable. Je serais très heureux que votre projet de les traquer avec des chiens puisse se réaliser, mais l’Angleterre est à une trop grande distance pour y songer pour l’instant.
26 juillet 1763. Bouquet, à Amherst : « toutes vos instructions seront observées ».
Ce que les lettres prouvent, et ce qu'elles ne prouvent pas
C'est la partie que la plupart des récits aplatissent. Elle mérite d'être précise.
Elles prouvent l'intention. De sa propre main, le commandant en chef de l'Amérique du Nord britannique a proposé de répandre la variole parmi des gens qu'il appelait une race exécrable, a approuvé le plan d'un subordonné pour le faire au moyen de couvertures, et n'a regretté qu'une chose : que la traque aux chiens soit impraticable à cette distance.
Elles ne prouvent pas qu'il a ordonné Fort Pitt. Fort Pitt vient d'abord, de deux semaines. La piste documentaire mène à Trent et aux officiers sur place, pas à une instruction venue de l'état-major. Et l'effet réel des couvertures est réellement contesté : Philip Ranlet soutient qu'aucune preuve n'indique que le stratagème ait fonctionné, et la variole se transmet bien plus facilement entre personnes qu'elle ne survit sur du tissu. Elizabeth Fenn, dont l'article de 2000 dans le Journal of American History fait référence, est prudente sur la causalité et sans ambiguïté sur l'intention. La variole a bel et bien frappé les nations de la vallée de l'Ohio en 1763 et 1764. Personne n'a établi que ces couvertures en sont la cause.
La piste documentaire est plus étroite que la légende et, sur un point précis, elle est pire : la légende n'a qu'un seul coupable. Les documents montrent deux hommes arrivant à la même idée indépendamment, en deux semaines, et la trouvant assez banale pour la glisser en post-scriptum.
La première tentative de la rebaptiser — 1964
Voici un détail qui ne remonte presque jamais. De janvier à novembre 1964, cette rue et l'avenue du Parc-La Fontaine, entre Saint-Antoine et Rachel, ont toutes deux porté le nom de Christophe-Colomb. Onze mois plus tard, c'était de nouveau Amherst.
C'est dans la fiche toponymique de la Ville de Montréal elle-même — classée, discrètement, sous avenue Christophe-Colomb.
Le comité
En 2017, le maire d'alors, Denis Coderre, annonce que la rue sera rebaptisée. Annoncer, c'est la partie facile. À l'automne 2018, la Ville met sur pied un comité de toponymie autochtone pour trouver le nom pour de bon — des représentants de plusieurs nations, sous la présidence de Kanerahtenhá:wi Hilda Nicholas, directrice du centre linguistique et culturel Tsi Ronterihwanónhnha ne Kanien'kéha à Kanehsatà:ke, qui a consacré sa carrière à garder cette langue vivante.
Le comité s'est réuni environ six fois, et les critères qu'il s'est donnés sont ce qu'il y a de plus intéressant dans toute l'affaire. Le nom devait être inclusif. Il devait être prononçable par des gens qui allaient le dire tous les jours sans parler la langue d'où il venait. Et il ne pouvait appartenir à aucune nation en particulier — ce qui excluait discrètement d'honorer une personne ou une communauté précise, autrement dit ce qui excluait la façon normale de nommer une rue.
Il fallait que ça reflète les gens de la rue. C’est un nom pacifique, et il ne renvoie pas à un groupe en particulier.
Le comité ne s'est pas arrêté à une seule rue non plus. Il s'est donné pour tâche de constituer une banque de toponymes autochtones où la Ville pourra puiser la prochaine fois que la question se posera.
Atateken
Le mot retenu est en kanien'kéha, la langue mohawk. La fiche toponymique de la Ville de Montréal le traduit par « hommes et femmes » ou « frères et sœurs », et ajoute qu'il « porte en lui la notion de relations et d'égalité entre les personnes ». La Ville publie un enregistrement de la prononciation ; Radio-Canada l'a rendu, pour ses lecteurs, par a-da-dé-gan.
On lit cette définition trop vite, et c'est pourtant toute la décision. Tous les autres noms de cette histoire appartiennent à quelqu'un — Amherst, Gage, Christophe-Colomb, Saint-Jean-Baptiste. Une rue est presque toujours nommée d'après une personne, et la nommer, c'est la façon qu'a une ville de dire tout haut qui mérite selon elle d'être retenu. Cette rue-ci porte plutôt le nom d'une relation : de ce que les gens qui l'habitent sont les uns pour les autres. C'est autre chose à mettre sur une pancarte, et c'est la partie qui a le mieux vieilli.
21 juin 2019
En pleine Journée nationale des peuples autochtones, la mairesse Valérie Plante dévoile le nom au parc Miville-Couture, à l'angle d'Amherst et de René-Lévesque. Le grand chef Serge Simon de Kanehsatà:ke, le grand chef Joseph Norton de Kahnawà:ke et Ghislain Picard de l'Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador prennent la parole.
Je trouve que le mot Atateken est parfait parce qu’il réunit les valeurs fondamentales de Montréal : la réconciliation, l’inclusion et le partage.
Ghislain Picard : « Aujourd'hui, on retire le général Jeffery Amherst de notre passé — on efface cette partie de notre passé. » Serge Simon, plus nuancé : « C'est peut-être symbolique, mais je pense que ça aura le sens que les gens voudront bien lui donner. »
La date officielle de désignation retenue par la Ville est le 20 août 2019. Les pancartes, elles, ont été changées un lundi matin d'automne — le 21 octobre 2019. L'autobus 14 a pris le nouveau nom avec la rue.
Ce qui a changé, et ce qui n'a pas changé
Les numéros civiques n'ont pas bougé. Nos deux portes sont le 1288 et le 1290, exactement comme avant. Tous les flyers de l'épisode 01 portant une adresse sur Amherst pointent encore vers ce bâtiment; seule la seconde moitié de la ligne est périmée. Si vous tenez un flyer du Parking de 2006, le numéro est toujours bon.
Ça ne s'est pas arrêté à une seule rue
Le 16 juin 2025, la rue du Square-Amherst est devenue la place du Pain-et-des-Roses, en référence à la marche des femmes de 1995 — environ 47 adresses, et le dernier Amherst de la toponymie montréalaise.
Pas le dernier des hommes qui ont pris la ville, par contre. Le chemin Gage, également dans Ville-Marie, porte toujours le nom de Thomas Gage, le général qui servait sous Amherst à la capitulation de 1760 et qui a ensuite gouverné Montréal pendant trois ans. Et la Ville a jusqu'ici refusé de rebaptiser l'avenue Christophe-Colomb — le nom que cette rue-ci a porté pendant onze mois en 1964.
Pourquoi ça nous touche, depuis une boutique pleine de tourne-disques
On passe nos journées à lire des noms sur des étiquettes et à débattre de quel pressage est le bon. Une pancarte de rue est une étiquette elle aussi : un petit bout d'imprimé qui dit comment un endroit s'appelle et, si on le regarde assez longtemps, qui a eu le droit d'en décider.
L'épisode 01 se terminait sur cette remarque : quiconque a vu 6 h du matin sur une de ces pistes de danse — gai, hétéro, anglo, franco, et toutes les combinaisons que le Village a accueillies — savait déjà ce que le nouveau nom veut dire. Ça nous semble toujours juste.
Les clubs étaient déjà partis quand le nom a changé. Le bâtiment, non. La rue non plus.
Une note sur ce que nous n'avons pas écrit
L'année où la rue a reçu le nom d'Amherst. Plusieurs sources donnent 1817. La fiche de la Commission de toponymie du Québec ne date la désignation que d'« avant 1914 », et nous n'avons pas retrouvé la décision d'origine : nous n'imprimons donc pas une année que nous ne pourrions pas défendre.
La date de Fort Pitt. La page de documents de Peter d'Errico, très souvent citée, donne l'entrée du journal de William Trent au 24 mai 1763. Les travaux savants, dont ceux de Fenn, situent le parlement et les couvertures au 24 juin 1763, le lendemain de la demande des deux émissaires delawares. Nous avons retenu juin et signalé l'écart plutôt que de trancher en silence.
Les deux émissaires. Leurs noms figurent dans les sources. Nous n'avons pas pu les confirmer dans des documents que nous pouvions réellement lire, alors nous les avons laissés de côté plutôt que de les deviner.
L'épidémie. Nous n'avons pas écrit que les couvertures en sont la cause, parce que ce n'est pas établi.
La traduction. La Ville donne à la fois « hommes et femmes » et « frères et sœurs ». La presse a surtout retenu la seconde. Les deux viennent de la même fiche municipale : nous avons imprimé les deux.
Sources : Ville de Montréal, Répertoire toponymique (rue Atateken, avenue Christophe-Colomb, place du Pain-et-des-Roses); Commission de toponymie du Québec; Dictionnaire biographique du Canada, « AMHERST, JEFFERY »; Peter d'Errico, « Jeffrey Amherst and Smallpox Blankets », University of Massachusetts; Elizabeth A. Fenn, « Biological Warfare in Eighteenth-Century North America: Beyond Jeffery Amherst », Journal of American History, 2000; Philip Ranlet sur le même épisode; Radio-Canada, Espaces autochtones; Global News; HuffPost Québec; La Presse.
Fait partie de Il était une fois, notre série sur la vie nocturne montréalaise. La suite : le système de son du Stereo — dix-neuf mille watts, et le refus délibéré d'y mettre le moindre limiteur. Vous savez sur cette rue quelque chose que nous ignorons ? Racontez-nous.