Two workers in the Berliner Gramophone Company workshop in Montreal, 1910, using horn gramophones to inspect pressed records

Le premier disque du Québec

IL ÉTAIT UNE FOIS · PROLOGUE

Deux réponses différentes, à quatre ans d’écart. L’une d’elles s’écoute encore.

Demandez « quel a été le premier disque fait au Québec » et vous obtiendrez deux réponses honnêtes, parce que « fait » joue sur deux tableaux. Il y a le premier disque pressé ici — estampé à partir de matrices enregistrées complètement ailleurs — et il y a le premier disque réellement enregistré ici, une vraie voix dans une vraie pièce. Quatre ans les séparent, et le second porte un nom : Joseph Saucier, baryton montréalais, chantant « La Marseillaise ».

PRESSÉ

2 janvier 1900

L’usine montréalaise de Berliner commence à estamper des disques 7 pouces — à partir de matrices enregistrées en Europe et aux États-Unis.

ENREGISTRÉ

v. 1904

Joseph Saucier chante « La Marseillaise » au nouveau studio de Berliner, au 138A, rue Peel — le premier enregistrement réellement réalisé à Montréal.

Photographie de Joseph Saucier de profil, portant un nœud papillon et un complet, début du XXe siècle
Joseph Saucier, la voix derrière tout ça — tiré du Canada musical, via Bibliothèque et Archives Canada. CC BY 2.0.

Écoutez chanter Saucier

« La Marseillaise », enregistrée vers 1904 — la performance elle-même, préservée et partagée sur YouTube.

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1900 : la pointe se pose

L’opération montréalaise de Berliner commence à presser dans la première semaine de janvier — 2 000 disques pour toute la première année. Les disques sortaient d’un brun pâle à moyen, un matériau que les collectionneurs n’ont jamais retrouvé chez aucune autre usine; ils l’appellent encore la « cire brune ».

Un des premiers disques Berliner Gramophone en cire brune, montrant l’étiquette de papier usée
Un des premiers disques Berliner’s Gramophone — la « cire brune », le matériau exclusivement montréalais, v. 1900–1910.

1901 : de 2 000 à deux millions

Un an après le premier pressage, Berliner écoulait plus de deux millions de disques depuis Montréal. S’il restait une hésitation devant la nouveauté du gramophone, elle n’a pas duré.

Emile Berliner debout à côté d’un des premiers gramophones à disque et de son pavillon, dans une présentation de musée
Emile Berliner, plus tard dans sa vie, avec le disque et le gramophone à pavillon autour desquels il a bâti toute l’entreprise.

En passant

Une marque de commerce, pressée à même le disque. Une poignée de 7 pouces Berliner canadiens ne se contentaient pas d’imprimer le chien au gramophone de His Master’s Voice sur l’étiquette de papier — ils le gravaient directement dans la surface de lecture du disque.

1904 : une voix, enfin

Berliner ouvre un véritable studio d’enregistrement au 138A, rue Peel. Premier à franchir la porte : Joseph Saucier — baryton né à Montréal, maître de chapelle et professeur de piano — chantant « La Marseillaise ». On le tient pour le premier musicien canadien-français à avoir enregistré sur cylindre ou sur disque où que ce soit au pays, pas seulement au Québec.

Le disque porte le numéro 9 du catalogue Berliner Gram-O-Phone. C’est dire à quel point on est tôt : la numérotation de l’étiquette montréalaise sortait à peine des chiffres uniques, et la neuvième chose à laquelle elle a donné un numéro était une voix d’ici.

Saucier a 35 ans. Né en 1869 dans une famille de musiciens, il apprend le piano de son père, se produit en public à dix ans, puis abandonne l’instrument pour le chant à dix-huit. En 1904, c’est le soliste qu’on engage : le Gesù, la cathédrale Saint-Jacques, Saint-Louis-de-France, où il est aussi maître de chapelle. Il présidera deux fois l’Académie de musique de Québec.

Il ne s’arrête pas à un disque. Huit autres faces Berliner suivent la même année — Minuit chrétiens, Panis angelicus, la Sérénade de Don Juan. Puis, en 1905, il passe chez Victor et chez Columbia et se met à graver le répertoire québécois : Un Canadien errant, À la claire fontaine, En roulant ma boule, À Saint-Malo, beau port de mer, Vive la Canadienne, O Canada, mon pays, mes amours. Il enregistrait encore en 1921.

Et en avril 1907, il prend le train. La Patrie rapporte que Saucier est parti le dimanche soir pour New York avec son épouse, Octavie Turcotte, pour son deuxième engagement avec la Compagnie de Graphophone Columbia — ses meilleures romances et du chant religieux, les disques devant être vendus à Montréal chez MM. Foisy Frères, marchands de pianos, et nulle part ailleurs.

Retenez ça. Quatre-vingt-dix ans plus tard, le DJ du Lime Light s’envolait chaque semaine pour New York aux frais du club pour en rapporter des disques, et les propriétaires du Stereo faisaient construire un système de son à Brooklyn. Le voyage est plus vieux que la vie nocturne.

Deux ouvriers dans l’atelier de la Berliner Gramophone Company à Montréal, en 1910, vérifiant des disques pressés sur des gramophones à pavillon
Berliner Gramophone Company, Montréal, 1910 — des disques fraîchement pressés vérifiés sur des gramophones à pavillon.

1906–1908 : trop à l’étroit rue Peel

Berliner achète un terrain d’angle à Saint-Antoine et Lenoir et y érige une usine de cinq étages. Elle survivra à l’entreprise qui l’a bâtie : Victor achète Berliner en 1924, RCA achète Victor en 1929, et le bâtiment passera ensuite des décennies comme studio d’enregistrement RCA Victor — l’un de cinq seulement que l’étiquette ait exploités dans le monde, aux côtés de Nashville, Rio de Janeiro, New York et Los Angeles. C’est aussi le seul des cinq encore debout avec ses murs polycylindriques de bois d’origine, construits exprès pour courber le son à l’intérieur.

La salle des matrices de la Berliner Gramophone Company à Montréal, en 1910, montrant des étagères de matrices et des gramophones
La salle des matrices, Berliner Gramophone Company, Montréal, 1910.

Une dernière chose, et c’est la raison pour laquelle ce texte ouvre la série plutôt que de l’accompagner. Le 17 mars 1982, la Ville a donné son nom à une rue — l’avenue Joseph-Saucier, dans Ahuntsic-Cartierville. Montréal a jugé que l’homme qui a fait le premier disque d’ici méritait une pancarte. Ce que cette ville met et ne met pas sur ses pancartes, c’est l’épisode 02.

Entre « La Marseillaise » et un 12 pouces house, il y a quelque quatre-vingt-dix ans et tous les genres que cette boutique vend. Une autre pièce, un autre coin de la ville, mais le même tour de passe-passe : trouver comment garder une performance une fois l’air retombé.


Une note sur ce que nous n’avons pas écrit. Les sources ne s’entendent pas sur la date des premiers enregistrements de Saucier. La fiche toponymique de la Ville de Montréal en fait le premier Canadien français à graver des cylindres et des disques au pays « vers 1900 »; la discographie qui subsiste commence aux faces Berliner de 1904. Les deux peuvent être vraies — un cylindre laisse moins de traces qu’un numéro de catalogue — alors nous avons daté ce qui peut l’être et signalé le reste.

Sources : Ville de Montréal, Répertoire toponymique (avenue Joseph-Saucier); Disqu-o-Québec, discographie de Joseph Saucier; La Patrie (Montréal), 30 avril 1907, transcrite par Jean Provencher; The Canadian Encyclopedia (« Joseph Saucier » et « Berliner Gramophone Company »); Westmount Magazine, « How Recorded Sound Came to Montreal »; Musée des ondes Emile Berliner. Portrait de Saucier via Bibliothèque et Archives Canada / Flickr Commons, CC BY 2.0; autres images via Wikimedia Commons (domaine public). Enregistrement : Joseph Saucier, « La Marseillaise », via YouTube.

Le prologue d’Il était une fois, notre série sur la vie nocturne montréalaise. À suivre : l’épisode 01 — le Playground, le Groove Society et le Parking, trois clubs dans le bâtiment d’où l’on vend aujourd’hui des disques.

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